Mardi 8 septembre 2009 2 08 /09 /Sep /2009 00:56
Certains aliments me semblent parfois être autre chose que de simples aliments. Je me rappelle par exemple avec nostalgie cette époque où l'on ne prenait encore les fruits que pour des fruits.

Passons sur cette antédiluvienne histoire de pomme et de serpent. Je veux parler de l'époque d'avant la campagne « mangez mieux, bougez plus ».

Qu'est ce qu'un fruit désormais sinon un point à gagner sur le contrat quotidien de la mission « 5 fruits et légumes par jour » ? Manger un fruit, dans notre nouvel inconscient collectif hygiéniste, ça fait autant plaisir que d'arrêter de fumer ou de ramasser les crottes de son chien dans la rue. Un truc qu'il faut faire coûte que coûte pour être un bon citoyen et, en l'occurence, rester en bonne santé pour moins coûter à la sécu. Et attention, il ne s'agit pas de tricher avec sa conscience : manger 4 fois des frites, ça compte pas. Et le Coca-Cola n'est pas un jus de fruit.

J'ai lu, avant d'oublier (heureusement) où, que certains américains, gavés de produits agroalimentaires additivés, survitaminés, appauvris en ci, enrichis en ça, considéraient que les fruits n'étaient en fin de compte qu' «une pauvre source d'eau, de sucre et de vitamines». Forcément. Un fruit, c'est moins concentré que tout ce qu'on peux trouver d'autres dans les supermarkets US. C'est très mal protégé, sans emballage ni date de péremption, impossible à conserver. Un produit brut, en vrac. Autant dire un truc de cro-magnons arboricoles.

Et pourtant, souviens-toi de l'époque bénie (souvent associée à l'enfance, vas savoir pourquoi, hein ?) où tu ne mangeais des fruits que pour le plaisir de mordre dans cette peau craquante, rugueuse ou soyeuse, de ressentir cette fraîcheur acide et sucrée, d'apprécier ce fondant sous la langue et te gorger de ce jus si parfumé. Sans parler du bonheur d'éjecter directement avec la bouche pépins et noyaux à même la pelouse ou la fenêtre, joies simples qui, curieusement, n'ont pas encore été interdites. J'attends quand même la campagne : « Jetez plus, crachez moins » du ministère des fenêtres ouvertes et des pelouses publiques.

Maintenant, quand on mange un fruit, on ne peut s'empêcher de calculer mentalement sa valeur nutritive : une pomme égale 51 kcalories, 11,5 g de glucides, 0,3 g de protéïnes et de lipides, 15 mg de phosphore. Une banane, c'est 71 kcalories, 21,8 g de glucides, 1,1 g de protéïnes, 0,3 g de lipides, 435 mg de potassium, 32 mg de magnésium...
On ne mange plus, on emmagasine sa « dose quotidienne de nutriments recommandés ». Comme les américains finalement. Alors, pourquoi ne pas la prendre sous forme de pilules ? Ou de soda, de barre énergétique, de chewing-gum ? Pourquoi pas un patch aux vitamines, tiens ? ou un shampoing qui nourrirait en même temps les cheveux et le reste du corps ? Un shampoing aux corn-flakes, ça peut te faire facilement gagner 20 minutes chaque matin, non ?

Ce que j'aime surtout, dans les fruits à la différence des shampoings ou des chewing-gums, c'est qu'ils rythment les saisons. Il y a la saison des pommes et des oranges puis celle des premières fraises, des melons (avec l'incertitude d'avant la première bouchée puis la nécessaire confirmation du « ah ! il est bon, çuilà »), le temps des cerises, puis des pêches. Arrivent ensuite les raisins et les poires, enfin les lychees pour Noël et à nouveau les pommes et les oranges...

Si tu as la chance d'avoir un ami avec un grand jardin, il te portera un peu de sa production. « De toutes façons, on en a trop. On mangera pas tout ». C'est rare, aujourd'hui d'entendre ça ailleurs : « Prenez, de toutes façons, on ne mangera pas tout... ». (Remarque, les amis avec de grands jardins aussi...).

Et j'aime surtout bien, l'idée de donner un fruit à un ami. Un fruit, c'est comme un gage de bonne santé. C'est une façon de prendre soin de lui. De lui dire « tiens, porte toi bien ».

Les américains disent justement « take care » ("prends soin de toi") en quittant leurs amis. Une façon de leur dire gentiment qu'ils tiennent à eux. Puis, ils retournent manger n'importe quoi.


P.S. : Et maintenant, ce sont les shampoings qui nous disent "prends soin de toi". Vous verrez qu'on finira par l'avoir, notre shampoing nutritif aux corn-flakes.
Par Alphonse Boudabard - Publié dans : La vie sociale d'Alphonse B. - Communauté : Petits bonheurs
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